« En attendant les resultats des stress tests bancaires »

Par Mory Doré


Nous « attendrons » donc le vendredi 23 juillet à 18h pour savoir si les 91 banques de la zone euro concernées continueraient à être solvables dans des scénarios adverses qualifiés de stress tests bancaires.

En clair il s’agit de montrer aux marchés (de quels marchés parle-t-on, on y reviendra dans un article qui doit sortir très prochainement) que, face à un ensemble d’hypothèses économiques et financières défavorables, ces établissements bancaires pourraient continuer à afficher un ratio de solvabilité au dessus de 6%.

Pour les non initiés, la réglementation prudentielle impose aux banques de respecter un ratio supérieur à 8%. Et c’est bien normal puisque ce ratio mesure assez bien la capacité d’un établissement bancaire à poursuivre son activité de prêts aux acteurs de l’économie réelle et à  ceux de l’économie dite  financière dans des conditions de stabilité systémique : il représente le  rapport entre les fonds propres réglementaires dont un établissement dispose et les fonds propres que ce même établissement consomme au titre de ses engagements et prêts sur les sphères financière et commerciale, Ce rapport doit être naturellement supérieur à 100%, c’est ce que l’on appelait dans le passé le ratio CAD (pour Capital Adequacy Directive). Et en multipliant ce rapport par 8% vous obtenez le fameux ratio de solvabilité Tier1.


Alors pour en revenir aux stress tests publiés vendredi prochain, on nous annonce qu’il n’y aura aucun suspense. D’ailleurs Dominique Strauss Kahn affirme d’ores et déjà  avec sa légendaire suffisance « que toutes les grandes banques européennes  sont suffisamment solides pour résister à un quelconque tremblement de terre ».

Certains  nous dévoilent même des niveaux de recapitalisation extrêmement précis pour certaines entités nommément citées :

  • Il parait que pour faire face à ces stress et atteindre un ratio de solvabilité dégradé à 6%, les caisses d’épargne espagnoles devraient disposer de 35 Milliards d’euros de fonds propres supplémentaires. Pas de problème nous dit-on puisqu’il parait également que le fonds de garantie bancaire espagnol peut mobiliser 2 fois plus. Comment et auprès de qui ? En émettant de la dette super-subordonnée sur les marchés ou en se servant auprès du fonds de garantie de l’union Européenne destiné à assurer la liquidité des souverains de la zone Euro en difficultés potentielles.
  • On nous affirme également que les banques grecques seront particulièrement impactées. Pas besoin de stress tests pour le deviner.
  • Enfin, parmi les cancres devraient également figurer les landesbanken allemandes dont les besoins de recapitalisation seraient évalués autour de 30 milliards d’euros.
 



 




 


En vérité je ne sais pas quoi penser des montants qui sont affichés ici ou là. Ce que je sais néanmoins, c’est que pour pouvoir évaluer de l’extérieur les impacts d’un stress scénario sur les résultats et la destruction  de capitaux propres d’un établissement bancaire, il faut être sacrément costaud intellectuellement pour ne pas dire omniscient :

  • Connaissance parfaite de la structure du bilan commercial de la banque et de la structure de ses gaps de taux et de liquidité afin de pouvoir mesurer les impacts d’une évolution très défavorable de la courbe des taux  et  du coût de la liquidité.
  • Connaissance très fine de la structure des portefeuilles financiers traditionnels de l’établissement par classes d’actifs pour mesurer les impacts du stress sur la dévalorisation économique des actifs considérés,
  • Mieux, être capable de mesurer les impacts comptables de ces dépréciations économiques. Celles-ci impacteront-elles le compte de résultat (et donc indirectement les capitaux propres) ou la réserve de réévaluation (et donc directement les capitaux propres),
  • Et j’en passe…

J’ai ces dix dernières années suffisamment pratiqué ce type d ‘exercice au sein de mon propre établissement à minima une fois l’an pour rester vigilant sur les chiffrages et évaluation publiées ici ou là.
Non pas que je mette en doute les évaluations estimées aujourd’hui et publiées demain. Mais il est toujours intéressant de garder un œil critique sur ce type d’ « exercice ».

D’autant que nous avons jusqu’ici passé sous silence la  crédibilité du stress pratiqué au regard des hypothèses retenues : niveau de haircuts sur les dettes gouvernementales ?, quid des haircuts et spreads de liquidité sur les papiers bancaires et corporate ?, quid de la valorisation de certains titres structurés illiquides dans certains bilans bancaires ? Sans parler du stress macroéconomique d’absence de croissance et d’inflation et de  la sensibilité des résultats des banques à cet environnement …

Autre question. Sur quel horizon de temps le scénario adverse est-il supposé  s’appliquer ? On sait en gestion de bilan bancaire qu’un choc défavorable en univers de stress n’a de crédibilité que s’il s’applique sur une durée longue, sur un cycle de 3- 5 ans (mutations structurelles, évolutions comportementales).
Souvent la réalité peut même dépasser la fiction. Qui aurait pu imaginer au début des années 1990 que la déflation entamée au  Japon existerait vingt ans plus tard ? Qu’au même Japon la zéro interest rate policy née en 1997-1998 serait encore d’actualité au début de la décennie 2010 ? Loin de nous l’idée d’extrapoler un tel marasme à la vieille Europe ou aux Etats Unis, mais des similitudes troublantes commencent à apparaître sur lesquelles il faudra s’interroger.

De toute façon, et nous le comprenons tous, ces stress tests  bancaires ne pourront pas être catastrophiques, car sinon nous rentrerions dans la spirale infernale des prophéties auto-réalisatrices. Si les marchés avaient la conviction que le système bancaire dans sa globalité est insuffisamment capitalisé (donc affichant des ratios de solvabilité en deçà des seuils réglementaires) et s’ils avaient surtout la conviction que les états les plus solides, le FMI , l’UE et les fonds de garantie crées récemment  n’étaient pas en mesure de le resolvabiliser suffisamment, alors on s’installerait dans le cercle vicieux suivant : banques dans l’incapacité  de continuer à prêter à l’économie et d’investir sur les marchés financiers pour cause d’insuffisance de fonds propres ; donc effondrement de l’économie réelle et chute de tous les actifs financiers (sauf les obligations d’état les plus sûres et les titres sécurisés type obligations foncières et covered bonds) ; donc hausse des provisions sur le compte de résultat des banques et nouvelles destructions de fonds propres , donc nouvelles menaces sur la solvabilité des banques.

Nous attendons donc la publication  des résultats de ces stress tests des 91 banques ce vendredi 23 juillet 2010 à 18h. Curieux horaire, veille de week end …
Il faudra quand même couper un certain nombre de positions sur le change, les taux et les actions, car les anticipations étant tellement « friendly » grâce à DSK et les autres, que les moindres contrariété, suspicion ou incompréhension quant à l’interprétation de ces résultats pourraient provoquer une très violente onde de choc lundi matin sur les marchés : rechute violente de l’euro, baisse des indices boursiers et surtout des valeurs bancaires , flight to quality traditionnel sur les bunds  allemands et US Treasuries.

Au-delà, et au risque d’être un peu provocateur, je dirai que ces résultats attendus ne sont pas aussi importants et cruciaux que cela car stress tests ou pas, on sait aujourd’hui que le système bancaire devra quoi qu’il arrive ( et même  dans un environnement de marché pacifié avec une conjoncture macroéconomique stabilisée) poursuivre sa recapitalisation et renforcer sa solvabilité. Ce serait certes pire avec des stress tests très violemment négatifs mais ce sera nécessaire quand même avec des résultats moins douloureux. La nouvelle réglementation Bâle 3 fait son chemin et ce malgré un  lobbying des gouvernements et des banques pour atténuer les durcissements prudentiels à venir : volonté d’avoir une définition moins restrictive du capital Tier 1 (il est en effet préconisé par Bâle 3 de mettre fin à l’éligibilité des participations minoritaires, des actifs incorporés, des crédits d’impôts différés… aux fonds propres Tier 1, ce qui , entre nous, est complètement absurde) ; volonté également de remettre en cause les nouveaux ratios proposés : notamment un net stable funding ratio visant à garantir la liquidité de la banque à 1 an en adossant des emplois longs à des ressources moins courtes qu’aujourd’hui (la négation du métier de base de la banque qui consiste à faire de la transformation en recyclant les ressources court terme en emplois et crédits à moyen et long terme).

Quoi qu’il en soit les régulateurs du comité de Bale ont prévu de mettre en place des dispositifs plus contraignants en termes de consommation de fonds propres au titres des risques de marché et de contrepartie :   paramètres de calcul stressés et exigence complémentaire de fonds propres en cas de dégradations de notes de contreparties.
En conséquence, les comportements des investisseurs en matière d’allocation d’actifs sur les marchés commencent et vont continuer à subir de profondes modifications :

  • Classe d’actifs equity menacée par de nombreuses émissions d’actions bancaires (besoins plus importants de fonds propres).
  • Faible demande pour des classes d’actifs trop peu liquides et/ou fortement consommatrices de fonds propres : actions encore, private equity, fonds alternatifs, high yield corporate.
  • Réserves de liquidité importantes détenues par les banques (nécessité de gérer au mieux le nouveau coefficient de liquidité à un mois voire de nouveaux ratios à venir) sous forme d’obligations d’état core Euro: consommation nulle de fonds propres ;  mobilisation possible aux appels d ‘offres de la BCE pour récupérer de la liquidité à court terme ou, à défaut, moindre pression pour gérer son coefficient de liquidité. En attendant, la position de transformation des banques et le risque de taux d’intérêt explosent. De quoi mettre dans l’embarras la BCE lorsque celle-ci voudra remonter ses taux directeurs un jour (le pourra-t-elle ? chaque jour qui passe me laisse penser que la japonisation des économies européennes est en marche et que nous ne reverront peut-être plus les taux courts remonter- j’expliquerai pourquoi un autre jour).

Attention également à toutes les dérives que l’on a pu connaitre et qui pourraient réapparaitre sous diverses formes pour contourner ou alléger ces nouvelles réglementations :
1/ Un redémarrage intensif de la titrisation (ce n’est pas la technique en tant que telle qui nous effraie mais son utilisation) par les banques pour consommer moins de capital (encore faudra-t-il trouver de nouveaux investisseurs pour ce type de montage ; pas sûr que l’on y arrive facilement car ces nouvelles titrisations seront probablement fortement consommatrices de fonds propres pour l’acheteur , auquel cas l’utilisation de capital économisée d’un coté sera « surtaxée » de l’autre).
2/ Le retour du leverage afin de conserver les mêmes niveaux de rendement des fonds propres. Si je dégageais 200 bp (points de base, 1% égal 100 bp) de marge annuelle sur 10 M€, le fait de revenir sur des actifs moins risqués donc  moins  rentables en principe ne « m’obligera-t-il pas » à recourir au levier pour conserver la même rentabilité : 4 fois 10 M€ (dont 30 empruntés) qui dégageront désormais 50 bp … Dans les 2 cas je dégage 200 K€ de PNB mais il ne s’agit pas du même résultat et le second est plus instable.

Comme j’aime à le répéter souvent, la véritable origine des crises financières depuis que les économies sont autant financiarisées (on va dire milieu des années 1990) provient des exigences déraisonnables et absurdes de rentabilité sur fonds propres. De la même façon que les lois macro-économiques ne sont pas transgressables sans dommages (les ministres du budget du monde occidental le découvrent ou redécouvrent chaque matin), des objectifs de rentabilité du capital déconnectés  des fondamentaux économiques conduisent aux catastrophes financière, économique , sociale que nous vivons à répétition depuis 10-15 ans. Il faut réinventer la nouvelle finance et avec elle la rentabilité saine, intelligente, raisonnée et durable. Ceci suppose que l’on repense profondément le partage de la valeur ajoutée entre clients, salariés et actionnaires. Et surtout que personne n’y voit une nostalgie marxiste. Je ne suis pas marxiste et je continue à penser malheureusement que le système capitaliste libéral est le pire système à l’exception de tous les autres (pour le plaisir de plagier Winston Churchill sur la démocratie).

Les régulateurs doivent donc être pleinement conscients que l’évolution de l’environnement réglementaire peut conduire à des effets pervers et provoquer le retour de techniques et procédés mal maîtrisés, et de comportements irresponsables, à l’origine, entre autres, de la crise financière.
On voit bien que passé l’examen des stress tests vendredi soir, le  devoir de vigilance s’imposera  plus que jamais.


Glossaire des termes techniques

ALM (Asset and Liability Management). En français, gestion actif-passif.
Gestion de l'adéquation entre les coûts de financement de la banque (liabilities, emprunts ou ressources) et les revenus générés par les investissements (assets, prêts ou emplois). Typiquement l'ALM se focalise sur les risques de taux encourus par la banque. Les notions les plus couramment utilisées en ALM sont les notions de gap (ou d’impasse). Le gap de taux variable par exemple est représenté par la différence entre les ressources à taux variable et les emplois à taux variable et permet ainsi de mesurer la sensibilité de l’établissement à une hausse ou une baisse  des taux courts. Le gap de liquidité est représenté par la différence entre les ressources et les emplois. Positif, il traduit une capacité à prêter, négatif un besoin de financement.

Titrisation:
C’est une opération financière qui consiste à transformer des crédits immobiliers, à la consommation ou aux entreprises, en titres. Au lieu de conserver le crédit dans la durée, les banques qui pratiquent la titrisation le cèdent à d’autres établissements prêteurs qui peuvent également le céder. Le crédit devient donc liquide et le danger survient lorsque ce crédit est assis sur un mauvais risque : l’établissement bancaire qui le possède à ce moment là paie l’addition.

Leverage (levier financier) :
C’est le rapport entre le montant des crédits qu’une banque accorde et ses fonds propres. On entend par fonds propres l’argent confié par ses actionnaires.
Normalement, la capacité d’une banque à multiplier les prêts à partir de fonds propres donnés est limitée par la législation. Certaines banques n’hésitent cependant pas à sortir des règles prudentielles en recourant à certaines techniques financières.

Haircut :
Il s’agit de la décote d’un titre par rapport à sa valeur nominale. Une décote importante traduit une baisse de la valeur de marché du titre et donc une anticipation de la baisse de la qualité de crédit et de la solvabilité de l’émetteur du titre. On dit aussi que le spread de liquidité de l’émetteur s’est écarté par rapport aux signatures les plus sûres. C’est ce que l’on appelle la prime de risque appliquée à l’emprunteur ou l’exigence par les investisseurs d’un rendement plus élevé (donc d’un cours plus faible) au regard de l’accroissement du risque.

Fonds propres de base (Tier 1) dans la réglementation Bale 2 actuelle :
Les fonds propres de base sont composés de capitaux propres, d’intérêts minoritaires, d’émissions de Tier One hybride et de certaines déductions (notamment les écarts d’acquisition). Les fonds propres de base incluent également les éléments suivants :
  • des intérêts minoritaires composés principalement
  • des dettes subordonnées à durée indéterminée (TSSDI) correspondant à des émissions de Tier One hybrides
  • des écarts d’acquisition (CELDA non concernée)

Fonds propres complémentaires (Tier 2):
Les fonds propres complémentaires sont subdivisés en deux niveaux :
- les fonds propres complémentaires de premier niveau correspondent à des dettes subordonnées à durée indéterminée et de certains instruments financiers,
- les fonds propres complémentaires de second niveau incluent notamment des dettes subordonnées à long terme.


Mory Doré
Responsable Risques Financiers
Banque mutualiste régionale.

Boursovision 07/2010

 
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